samedi 16 juillet 2016

Ma lecture de FAIT ET FICTION de Françoise Lavocat

Je ne suis ni critique ni chroniqueur. Ci-après il ne s'agit donc que de ma lecture subjective, de mon ressenti personnel eu égard aux divergences et aux convergences, aux éventuelles synergies avec mes propres recherches en prospective des dispositifs et des pratiques de lecture.
J'ai donc lu Fait et Fiction – Pour une frontière de Françoise Lavocat, paru récemment aux éditions du Seuil.
Je l'ai lu de la première lettre de l'introduction (un L) à la dernière de la conclusion (un S). Mes initiales. La synchronicité induite par "la chose" me met d'emblée en délicatesse avec l'ancrage rationaliste de cet essai, par ailleurs vraiment fort intéressant, mais évacuant totalement, au vu de ma propre expérience, la dimension humaine de la lecture de fictions littéraires.
 
Un essai ambitieux et érudit
 
Heureusement cet ouvrage a cependant plein de qualités. Françoise Lavocat a réussi la gageure de le structurer avec intelligence, ce qui n'a sans doute guère été facile, considérant tant le sujet, que la masse d'essais, de thèses et de théories qui s’accumulent depuis des décennies.
L'ensemble se présente sommairement ainsi : une introduction assez longue qui expose les postulats, les choix théoriques et balise le parcours qui sera suivi ; puis trois grandes parties, chacune subdivisées en 4, 5, 4 chapitres, déclinés en un certain nombre de points. Enfin, une conclusion, qui n'a résonné en moi que comme une justification du point de vue rationnel qui, malgré tout, prévaut tout au long.
- La première partie : Monismes contre dualismes, pose d'emblée l'opposition entre :
« ceux qui reconnaissent une différence [les différentialistes] entre fait et fiction et ceux qui la nient » (p. 34 – note 2), et examine ce qui faciliterait le brouillage du récit au storytelling (p. 31), les discours sur l'impossibilité du réel (p. 117), jusqu’à nos capacités cognitives à discriminer le réel et l'imaginaire (p. 149).
- La deuxième partie : Cultures et croyances est vraiment passionnante, partant de la question : La fiction est-elle une invention de la modernité occidentale ? (p.189), elle jongle du Dit du Genji japonais à Matrix, elle déploie l'éventail fait(s)/fiction(s) dans toute son ampleur, rarement pensée : Le blasphème, frontière-limite de la fiction ? (p. 245), des délits de factualité (p. 277), à la question des mondes virtuels comme espaces de non-droit ? (p. 293)...
- La troisième partie : D'un monde l'autre, plus sobre malgré son intitulé, aborde rationnellement les métalepses avec la volonté claire d'achever le chantier en cours.
En conclusion : ce brillant essai arpente la frontière pour y ériger un mur.
Nonobstant, au fil de cette aventure intellectuelle, Françoise Lavocat s'approche à plusieurs reprises des rivages que j'explore : « nous apparaissons à nous-mêmes, écrit-elle soudain, comme des dispositifs. » (p. 309). Je préciserai bien volontiers : comme des dispositifs de lecture, et aussi… : que mes réflexions m'inclinent de plus en plus à penser que le lecteur du 21e siècle devra devenir le propre hacker du dispositif de lecture qu'il est.
 
Devenir son propre hacker...
 
J'ai lu ceci avec quoi je suis en désaccord : « Nous serons amenée à défendre l'idée que la métalepse n'existe pas, si ce n'est, justement, en tant que fiction. » (p. 379).
Déclarer cela c'est nous enfermer dans un monde à la Flatland et empêcher la possibilité de toutes métalepses.
Flatland est une allégorie écrite en 1884 par un théologien anglais du nom d'Edwin Abbott. Le monde de Flatland, comme son nom l'indique, est plat, uniformément plat. Les habitants en sont des formes géométriques à deux dimensions, et le héros de l'histoire est un carré qui grâce à une sphère fait un jour l'expérience de la troisième dimension. En montrant comment un être pensant en deux dimensions peut accueillir l'idée d'une troisième dimension, Edwin Abbott interrogeait à la fin du 19e siècle ce que devrait être, pour les hommes à trois dimensions que nous sommes, qui percevons et pensons l'univers qui nous environne en trois dimensions, la nécessaire ouverture d'esprit face d'autres dimensions, par exemple imaginaires, fictionnelles…
 
De la lecture comme état modifié de conscience
 
Penser en termes de faits et de fictions n'est-ce pas penser en deux dimensions ?
Faire fi des paréidolies, des apophénies et des mèmes, qui témoignent tant des illusions qui nous gouvernent que du fait que nous ne pourrions les dépasser que par davantage de liberté d'esprit, est-ce si raisonnable que cela ?
Sans aller jusqu'aux cas extrêmes de délires (dé-lire), peut-on vraiment passer sous silence les nombreuses tentatives métaleptiques que nous pouvons observer hors du champ de la littérature, et dont la conquête spatiale n'est peut-être qu'un avatar comme un autre ?
Certes, pour Françoise Lavocat : « La zone d'hybridation que créent les pratiques d'effectuation rend plus difficile à penser la frontière entre fait et fiction, car elle révèle l'impulsion irrésistible et partagée de la franchir. C'est là une des explications de l'impression aujourd'hui si répandue de sa fragilité. » (p. 77).
Le rêve cependant n'est pas un simulacre, mais bien la manifestation d'une activité cérébrale perçue par nous à un autre niveau de conscience que celui de veille. La lecture profonde d'une fiction littéraire ne peut-elle, elle aussi, nous conduire à des états modifiés de conscience ? On doit en trouver témoignage je crois, notamment chez Proust.
Mais j'ai certes lu maintenant qu' « On oublie souvent que ce sont ses limites [à la fiction] qui constituent un monde ainsi que l'altérité constitutive de celui-ci par rapport aux autres mondes. » (p. 373). Et cet argument, même s'il me semble spécieux, mérite réflexion.
 
Le Puits de Babel
 
Au Congrès Eurozine qui s'est tenu à Paris fin septembre 2008 sur le thème du multilinguisme et du travail en réseau, Clarisse Herrenschmidt, rattachée au Laboratoire d'Anthropologie Sociale du Collège de France exposait une réflexion intitulée : La Tour de Babel n'existe pas.
« Dans nos esprits et nos souvenirs, la Tour de Babel, disait-elle, signifie la diversité des langues. Eh bien, c’est faux : c’est l’unicité de la langue qui est la cause de la construction de la Tour, c’est la multiplicité des langues qui met fin à la Tour, inachevée pour l’éternité mythique. Pourquoi avons-nous inversé le statut linguistique de la Tour de Babel ? ».
Oui, pourquoi ?
En opposition à l'effort transcendant de se « faire un Nom » des bâtisseurs de la Tour de Babel, de devenir des personnages à part entière dans l'histoire et d'écrire leur destin, j'appelle "Puits de Babel" la construction inversée qui consisterait à s'enfouir sous terre de notre vivant, à nous mêler indistinctement dans la masse, du public, des téléspectateurs, du lectorat, des gens et des autres.
Or, l'ouvrage de Françoise Lavocat, pour éminemment instructif qu'il soit, n'en apporte pas moins cependant une pierre de plus à la maçonnerie de ce Puits de Babel.
Et nous pouvons le regretter.
Car si nous excluons la dimension individuelle, sensible et spirituelle, la part d'imaginaire et de créativité chez tout lecteur de fictions littéraires, si nous théorisons sur des théories, que devient l'humain, que deviennent les femmes et les hommes qui lisent véritablement, tels celles et ceux, par exemple, que l'on voit dans Fahrenheit 451 ?
Je suis toujours très étonné que l'expérience subjective de la lecture par les lectrices et les lecteurs ne soit pas l'objet de plus d'attention.
Avant de conclure, je signalerais juste deux points à ce sujet, car ils m'apparaissent essentiels :
 
. 1 – Les frontières sont une invention humaine
 
Poser la question uniquement en termes de frontières induit forcément un panel limité de réponses possibles sur lesquelles, certes, nous pouvons toujours longuement disserter, commentant les uns les autres nos commentaires réciproques. L'Homo sapiens fait cela avec plaisir depuis quelques millénaires.
Je propose de poser la question en termes de niveaux de conscience du lecteur, et, en termes de niveaux de lecture, sachant que capter-décoder-documenter son environnement, activité vitale pour tout organisme vivant – voire même aujourd'hui, avec le numérique, pour tout dispositif programmé, c'est : lire.
Lire ne se limite pas à lire du texte écrit.
Ce que les neurosciences (plusieurs fois évoquées par Françoise Lavocat) pourraient nous apporter sur ce sujet excédera-t-il un jour le niveau des images et de la cartographie ?
Interrogeons-nous sur la géographie comme lecture (Julien Gracq a réfléchi cela déjà). Méridiens et parallèles terrestres sont en vérité aussi fictifs que les lignes qui relieraient les étoiles en constellations. Toutes ces lignes ne font que tracer une grille de lecture, que tisser la tapisserie que nous appelons : « notre univers ».
En résumé : ce que je veux dire c'est que nous vivons de fait dans une fiction, nous vivons là où nous croyons vivre, c'est-à-dire dans les limites du spectre sensoriel et cognitif que nous pouvons percevoir (capter, décoder et documenter, c'est-à-dire : lire), simplement parce que notre organisme biologique est câblé et programmé pour percevoir le monde ainsi, et également pour le concevoir cognitivement en termes de frontières entre faits et fictions.
En fait (sic) je crois qu'il n'y a pas une frontière, mais des seuils, des points-limites qui n'ont qu'une face : celle que nous pouvons percevoir.
Indirectement, l'anthropologue britannique Tim Ingold éclaire cela dans son essai Une brève histoire des lignes.
Dans cette perspective, la partie de l'essai de Françoise Lavocat qui aborde l'hybridation des lieux (p. 318) serait intéressante à creuser, notamment en y incluant les recherches-actions qui sont depuis quelques années maintenant conduites sur OpenSimulator.
 
. 2 – Un lecteur est un organisme vivant qui lit
  
C'est peut-être parce qu'ils sont aussi humains et que, comme ils ont inventé les livres et les bibliothèques, ils ont inventé les frontières, que ceux qui cherchent à théoriser l'expérience intime de la lecture littéraire pensent spontanément en ces termes (de frontières) ce qui, qu'ils existent ou pas, seraient plutôt logiquement des passages.
La lecture de fictions, je crois, transcende tout anthropocentrisme dans le sens où la lecture est une activité essentielle du vivant. Mais c'est une activité sans doute trop complexe pour la linguistique et les neurosciences.
Pourquoi ? Justement parce qu'elle nous bascule dans l'immatériel. Comme la fiction. La pensée n'est pas du monde de la matière.
Chamanes et anthropologues explorent cette voie que l'auteur se refuse (p. 17) en restant dans le sillon universitaire classique.
La fiction apparaît, c'est mon hypothèse, avec la vie dont elle serait consubstantielle. Chez notre espèce animale elle prendrait forme dès l'apparition du langage articulé, avec l'invention du signal découplé et l'apparition du mensonge, bien avant notre invention des paysages et des jardins qui en sont des mises en formes particulières.
La fiction, cela n'a jamais été limité à la littérature. Un grand intérêt d'ailleurs de l'essai de Françoise Lavocat est lorsqu'elle pose d'emblée : « Le phénomène de la fictionnalité [comme] une constante anthropologique et une compétence cognitive partagée » (p. 27), et débusque la fiction dans la fabrique de l'histoire, du révisionnisme historique aux uchronies, ou encore dans la justice, allant jusqu'à écrire : « les juges se trouvent à l'interface du monde et du texte » (p. 293).
 
En conclusion, mes chers lecteurs, lisez donc aussi...
 
En réalité je crois qu'il y a des faits et des fictions et qu'essentialiser les uns et les autres ne nous avance pas beaucoup.
Comment cerner la place des faits et des fictions dans le champ des possibles ?
En renforçant la frontière qui les séparerait ?
Mais sont-ils séparés ?
En théorie peut-être, mais dans la vraie vie ?
Bien moins sans doute (en tout cas dans ma propre vie).
Si séparation il y a, elle est purement cognitive, conceptuelle, théorique, et du coup… fictionnelle probablement.
Lisons la littérature sur les aborigènes australiens (je pense aux travaux de l'anthropologue Barbara Glowczewski, et au célèbre Le chant des pistes de Bruce Chatwin), l'approche chrétienne sur l'espace intérieur (tel précisément L'espace intérieur, de Jean-Louis Chrétien, paru en 2015 aux Éditions de Minuit), le point de vue merveilleusement humain de Gaston Bachelard dans La poétique de l'espace, et, La poétique de la rêverie. Lisons Paul Watzlawick, La réalité de la réalité, puis, Manger le livre de Gérard Haddad.
Et demandons-nous si la lecture pourrait un jour être pensée comme une expérience spirituelle de dépassement de soi ?
 
Je n'ai vraiment pas l'impression que l'université ait réellement pris le fameux tournant linguistique (linguistic turn) des années 1950, qui voudrait que tout travail conceptuel ne puisse avoir lieu sans une analyse préalable de son langage. Je rappellerai aussi juste en passant l'hypothèse Sapir-Whorf des années 1930 laquelle, pour résumer, soutenait que la façon dont nous percevons le monde dépend du langage que nous utilisons pour le décrire.
En tous cas, explorer d'autres métaphores que celle de l'opposition "fait et fiction" nous ouvrirait peut-être de nouvelles perspectives pour dépasser les limites de nos perceptions.
Alberto Manguel (d'autres sans doute aussi évidemment) s'y est essayé, notamment dans Le Voyageur et la Tour - Le lecteur comme métaphore. C'est que je tente de mon côté en élaborant la chimère du fictionaute, sur le modèle de Magellan (voir mon book in progress Le Voyage Intérieur du Lecteur sur la plateforme Wattpad).
Enfin, la riche bibliographie de l'essai de Françoise Lavocat et ses références foisonnantes montrent bien qu'avec nos mots et nos grandes théories nous ne faisons vainement que chercher à remplir le tonneau des Danaïdes.
Si réponse il y a, elle serait, je crois, de l'ordre du non-verbal.
Récemment un film d'animation La tortue rouge de Michael Dudok de Wit nous proposait un récit émouvant, qui emporte son spectateur, mais sans parole ni texte, et tout en étant autre chose qu'un film muet. Cette singularité interroge discrètement l'utilité du langage verbal et de l'écriture alphabétique pour faire narration. Nous devrions y penser.

En résumé, peut-être cet essai est-il finalement une matérialisation, dans le monde des faits, d'une certaine fiction universitaire en train de s'écrire depuis quelques années ;-)
Cela dit, sa lecture n'en demeure pas moins indispensable à toutes les personnes travaillant sur ces questions, et je vous la conseille.

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