Réflexions

LA DISPARITION DU LIVRE ? ET APRÈS ?
 
*N.B. : ce texte en date de novembre 2015 sera actualisé courant 2017. Promis!
  
L'émergence des technologies immersives, portée par le développement du marché de la réalité dite augmentée, va profondément modifier le paysage de nos interfaces numériques au cours des prochaines années.
 
Ecrans, claviers, souris et manettes de contrôle seraient ainsi destinés à disparaître et à être remplacés par des lunettes de réalité virtuelle (Cf. par exemple les HoloLens de Microsoft), voire par des systèmes de type Virtual Retinal Display, où la rétine même devient le support direct d'affichage, ce à quoi il faudrait peut-être ajouter encore les (très petits) objets connectés et les robots… mous (voir par exemple ceci).
 
 
Q
ue ce soit en simple réalité augmentée, c'est-à-dire la superposition de données en temps réel au contexte environnemental, ou bien la projection dans l'espace d'une imagerie virtuelle perceptible par nos organes sensoriels, hologrammes ou autres, ou bien encore de la réalité virtuelle intégrale, immergeant l'individu dans un environnement purement fictif (Cf. par exemple les projets de Facebook avec le casque de réalité virtuelle Oculus Rift et ceux développés pour High Fidelity par les nouvelles équipes de Philip Rosedale le fondateur de Second Life, tandis que se multiplient les projets de mondes virtuels...), l'extension du domaine de l'information (au sens propre de : "ce qui donne forme") est flagrante.
Attention ! Cela s'apparente à de la magie, dans le sens où il s'agit de donner vie à des formes, ou de produire l'illusion de la réalité.
Images, mages et magie, imaginations et imaginaires…, dans un psaume (texte poétique psalmodié) de la Septante (première traduction en langue grecque de la Bible hébraïque vers 270 av. J-C.), nous pouvons toujours lire : « c'est dans l'image que chemine l'homme » (38,7, traduction de Jean-Louis Chrétien dans son essai L'espace intérieur, p. 40, 2014, Éditions de Minuit).
 
L'industrie du divertissement (The Walt Disney Company, par exemple) et du jeu vidéo se lancent évidemment dans cette brèche béante au réalisme (Cf. par exemple Sony avec le casque de réalité virtuelle Playstation VR pour Playstation 4).
Cela est férocement attractif comme loisirs, addictif, et inespéré pour ceux qui font tourner les manèges et pensent contrôler la Matrice.
Nonobstant, l'expansion des territoires numériques et la profusion des projets de mondes 3D simulés par l'informatique, engendrent bel et bien de nouvelles spatialités et nous projettent dans un monde indéfini qui n'est pas sans rappeler l'époque des Grandes découvertes (XVe-XVIe siècles), ou celle des débuts de la conquête spatiale (deuxième moitié du XXe siècle).
 
L'homme, qu'il soit considéré comme animal-lecteur ou pas, et même si ce serait je pense une très grave erreur de ne pas le considérer d'emblée comme tel, est au centre de ces manipulations.
Ces technologies immersives concernent en effet les interfaces hommes-machines, pour l'heure via le simple pilotage par gestes (Cf. par exemple le système Leap Motion), mais à plus long terme, via des systèmes actuateurs d'impulsions neuronales (neural impulse actuator), permettant de remplacer les actions physiques par la lecture de l'activité électrique du cerveau de l'utilisateur, et de Brain Machine Interfaces (voir par exemple les recherches du Nicolelis Lab).
Face à cela les dispositifs actuels, qui auraient prétention à supplanter les livres imprimés, ne font que reprendre les codes des tablettes d'argile mésopotamiennes (rectangulaires à angles arrondis, réinscriptibles, sans fil...).
 
Dans ce contexte, la prospective du livre et de la lecture se heurterait à un plafond de verre dans la mesure où elle continuerait à considérer livres et lecture dans le cadre limité d'un rapport à l'écrit.
Le transmédia semble se dissoudre dans l'immersif et l'immersif être spontanément narratif. D'objet, le livre deviendrait passage.
 
Force est de constater cependant que les dispositifs actuels ne peuvent toujours en aucun cas égaler les performances naturelles d'un cerveau humain qui n'est pourtant pas ontogénétiquement conçu pour la lecture (« Selon l'hypothèse du recyclage neuronal, les inventions culturelles telles que la lecture reposent sur des mécanismes cérébraux anciens [de reconnaissance visuelles des objets et des visages], qui ont évolué pour un autre usage, mais qui disposent d'une marge suffisante de plasticité pour parvenir à se recycler ou se reconvertir à ce nouvel usage... », cours du professeur Stanislas Dehaene au Collège de France).
 
L'espace mental des lecteurs de fictions demeurent une terra incognita, une aire vacante, comme celles de nos rêves nocturnes. Les passerelles, les passages entre ces deux univers seraient d'ailleurs, eux aussi, à explorer.
Tout au moins apparemment, et dans la lecture comme dans le rêve également, notre cerveau semble fait pour rationaliser, ramener à la mesure de nos capacités émotionnelles et cognitives, tout ce à quoi nous pourrions être confrontés. Nous ne pouvons percevoir, comprendre, supporter, que dans certaines limites. Cette plasticité cérébrale pourrait peut-être se comprendre en termes d'adaptation à la fiction, et si nous la comprenions ainsi, comme un art alors de mettre l'informulé en histoires, en récits, de mettre de l'ordre dans le chaos de l'univers.
 
Rappelons-nous cette déclaration de Vladimir Nabokov : « Nous sommes absurdement accoutumés au miracle de quelques signes écrits capables de contenir une imagerie immortelle, des tours de pensée, des mondes nouveaux avec des personnes vivantes qui parlent, pleurent, rient. […] Et si un jour nous allions nous réveiller, tous autant que nous sommes, et nous trouver dans l’impossibilité absolue de lire ? » (extraite de Feu Pâle, et rappelée par le professeur Stanislas Dehaene dans ses cours).
 
La généralisation de nouveaux systèmes de visualisation, la manipulation d'avatars, et un jour peut-être d'avatars fictionnels issus d'univers fictifs qui cohabiteront avec nous, vont en accentuant insensiblement, jour après jour, notre sentiment d'osmose à…, la possibilité tout au moins, d'autres mondes habitables.
Tout cela ferait-il appel à notre éventuelle capacité allotropique, c'est-à-dire au-delà d'une simple auto-empathie, à notre faculté potentielle à exister sous différentes formes (je m'inspire ici très librement des travaux du neurophysiologiste français Alain Berthoz sur le cerveau simulateur et émulateur comme créateur de mondes, ainsi qu'à mes propres observations sur la médiation littéraire dans des territoires numériques depuis 2006).
 
 
La question de la disparition du livre est ici directement concernée dans le sens où ce que nous observons de véritablement unique, depuis l'entrée sur la scène humaine du duo écriture/lecture, se situe précisément dans la dé-corrélation observable des formes (c'est-à-dire notamment les contenus textes et images) de tous supports d’affichage. La mutation des dispositifs de lecture serait en fait une forme d'allotropie (autrement dit un récit de la tablette d'argile à la tablette numérique, en passant par des étapes intermédiaires, comme celle du livre imprimé).
 
La question essentielle qui se trouve posée serait donc la suivante : la disparition de l'objet livre imprimé, comme interface de lecture, s'inscrit-elle dans cette dématérialisation apparente des supports ? Ou pas ?
Les effets de réel que la lecture de romans imprimés engendre apparaissent indépassables, et nous ne devons pas être dupes non plus des vastes stratégies commerciales qui sont en action derrière ce qui n'est souvent en grande partie qu'un business de l'imaginaire. Cinéma et littérature participent pour beaucoup à une fictionnalisation abusive du monde qui ne pourrait plus se réenchanter que dans une relation massivement consumériste.
C'est pourquoi la prospective de la lecture ne concerne pas tant les progrès technologiques, que les changements en maturation dans l'espèce humaine.
 
La lecture est en grande partie un phénomène culturel, et n'oublions jamais que : « L'essentiel est invisible pour les yeux » (Saint-Exupéry).
Des questions concrètes que nous devrions aujourd'hui nous poser pourraient être, par exemple et entre autres :
- En quoi nos comportements de lecture changent-ils et sous l'action de quelles influences ?
- Comment la fonction sociale de la lecture évolue-t-elle ?
- En quoi les usages des lecteurs pourraient-ils orienter le devenir des dispositifs de lecture ?
 
Le problème n'est pas en effet de participer indirectement et plus ou moins à notre insu à la communication et au marketing social de tel ou tel gadget technologique, comme le font de trop nombreux blogs et sites web. C'est de l'animal-humain dont il s'agit. De nous. De moi en tant que lecteur. Du rapport de l'homme face à ce qu'il doit déchiffrer, face à son besoin paradoxal de rationaliser et de fictionnaliser à la fois, face à son imaginaire, face probablement au visage de la conscience humaine qui n'a probablement que pas ou infiniment peu changé depuis son éveil.
Ce sont ces invariants et ces constantes anthropologiques qui détermineront le devenir des pratiques de lecture quels que puissent en être demain les supports. Et c'est pourquoi la prospective de la lecture s'attache bien davantage à découvrir, qu'à prévoir, prédire, ou même anticiper.
 
Ce qui relie le lecteur à la lecture, c'est souvent l'illusion ; faux-semblant que le véritable lecteur doit apprendre à savoir déjouer, pour véritablement lire ce qu'il y a à lire, dans toute la polysémie, la complexité insondable du monde et de ses multiples niveaux de sens, ces horizons narratifs qui se succèdent les uns aux autres indéfiniment.
 
Nous pouvons cependant pour conclure avancer deux idées. La première est que nous assisterions actuellement au divorce de la lecture d'avec les pouvoirs de l'écrit. La seconde, que ce sera demain aux œuvres de rendre visible le livre, et non plus l'inverse.
 
Lorenzo Soccavo - Paris. Novembre 2015.

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